La soirée s’achevait. Il était là, debout, face à elle, son regard bleu pale l’irradiait, le transperçait. La séparation inéluctable approchait. En son fort
intérieur il mourrait d’envie de la serrer dans ses bras.
- « Rien ne t’appelle à l’extérieur » lui avait-elle dit.
Captif de sa timidité, comme enserré dans un costume étriqué, son cerveau bouillonnait de mille sentiments. Il s’était tu, incapable d’exprimer ses émotions,
de peur de briser une si belle amitié. Dans cet assourdissant silence tout son esprit lui criait « Un seul mot de toi suffirait à me faire rester ».
La crainte d’un geste maladroit, de ne plus la revoir, le souvenir de sa colère, pour un simple bouquet, le hantait, et résonnait encore en
lui comme une plaie béante à l’âme
- Qu’est-ce qui peut te faire croire ….
- Tu ne dois pas garder d’espoir ….
Jamais il n’avait autant souffert à la lecture de ses courriers…
L’espoir, il n’avait plus que ça qui le reliait au monde des vivants. Bien sur il avait un travail. Il s’y noyait tel un robot pour oublier le reste. L’espoir seul
lui donnait une raison d’être.
Elle s’était installée en lui, progressivement elle avait colonisé le désert de son affectif, lui qui ne pouvait rien promettre. Il ne se passait pas de jour sans
qu’elle occupe ses pensées.
La soirée avait été divine.
Bien sur il y eut d’autres soirées avant, chacune avec son lot de découvertes des succulences Ethiopiennes, aux délices libanais en traversant les îles, mais
toujours à l’extérieur, toujours dans la foule. Ce soir, pas de tablées bruyantes obligeant à crier, ce soir s’était chez elle.
Elle avait préparé un repas aux saveurs nouvelles pour lui. Repus et régalés, comme moment de détente, ils étaient allés voir sur la toile les âneries de nos
« élites » qui nous forcent à rire quand nous devrions en pleurer.
Un éclat de rire commun éclate, l’espace de quelques secondes il lui tient deux doigts, contact de leur peau, bonheur de collégien.
Onze heures sonnent au tocsin
La soirée s’achève, il la regarde dans sa jupe beige et son haut noir, jamais elle ne lui a paru aussi belle, aussi attirante. Lui, muet comme une carpe, par deux
bises amicales prend congés.
Une porte s’ouvre, une porte se ferme, la séparation est bien là. La courte attente de l’ascenseur lui parut éternelle. Il ne cessait de se répéter, je vais sonner,
je vais lui parler…
La porte de la cabine coulisse, mu par le courage des couards, il s’engouffre dans le réduit, et s'enfuit.
Sur le trajet qui le ramenait à son néant, il n’eut de cesse de méditer sur le bonheur de cette amitié fusionnelle qu'il espérait amour.